RG VI - INTERPRÉTATION DU CHAMP SPHÉR. EXTÉRIEUR
Comparaison de différentes expressions
Liberté de choix de coordonnées pour un espace physique
• On dispose d'une certaine liberté pour choisir les variables
mathématiques décrivant un espace physique donné. Il est utile de
les comparer pour vérifier qu'elles décrivent bien la même situation
physique.
S'il peut exister plusieurs solutions mathématiques décrivant des
espaces physiques différents, il semble peu plausible (sauf en cas
de symétrie spontanément brisée) qu'il existe plusieurs solutions
physiques dans des conditions données. Il faut alors déterminer
laquelle des solutions mathématiques décrit le cas physique étudié.
Cette partie traite principalement (mais non uniquement) des aspects
associés aux coordonnées statiques “classiques” et “isotropes”
décrites précédemment.
Temps-date et temps-durée
• Une propriété commune aux différentes métriques “usuelles”, pour
un champ central sphérique, est l'utilisation d'une variable
(temps-date)
en principe définie de façon univoque dans tout l'espace.
Ceci exprime la possibilité de définir une notion de simultanéité et
de synchroniser les horloges à un “instant donné” pour toutes les
horloges immobiles par rapport à ce repérage.
◊ remarque : pour des unités plus cohérentes, on utilise
généralement plutôt
, ce qui n'interdit pas des expressions “en fonction de
”.
• Cependant, contrairement à la relativité restreinte, l'intervalle
de temps-durée dépend du lieu :
.
Ainsi les horloges fixes (dont les indications évoluent selon le
temps-durée local) ne restent pas synchronisées.
◊ remarque : dans un espace courbe, cette situation en réalité assez
banale est analogue à celle des coordonnées polaires, pour
lesquelles la longueur d'arc
n'est pas la simple variation
de la
coordonnée
.
• Avec la coordonnée
“classique”,
cela pose problème pour
(horizon des événements) car
.
Cela peut être résolu par une transformation de type Lorentz
(repérages de Lemaître, Kruskal/Szekeres ou Novikov, étudiés dans
des parties ultérieures), mais c'est un comportement notablement
différent de celui de la coordonnée
“isotrope”, pour laquelle
mais
partout.
◊ remarque : pour
la
variable
n'est plus
“du genre temps” (mais ceci n'interdit pas de l'utiliser pour
décrire l'évolution d'une particule).
Valeurs particulières
• Ces expressions différentes de la métrique sont équivalentes à
l'infini, car les coordonnées radiales
et
le sont.
Elles présentent par ailleurs de même une singularité spatiale pour
des valeurs qui se correspondent, mais sont différentes :
;
.
• Par contre, l'origine des coordonnées n'est pas claire. Avec la
variable
“classique”
diverge avec changement de signe pour
.
Au contraire avec la variable
“isotrope”
varie régulièrement pour
et
partout.
◊ remarque : pour
la
variable
n'est plus
“du genre espace” (mais ceci n'interdit pas de l'utiliser pour
repérer la position d'une particule).
• D'après les comparaisons dans les parties précédentes, un point en
mouvement radial vers l'origine selon
décroissant, traversant la singularité pour
, repart vers l'infini par rapport à
.
Si on admet l'hypothèse selon laquelle
correspond à
(croissant à nouveau), alors
partout ; la divergence de
subsiste,
mais sans changement de signe. Cela rend les deux métriques plus
compatibles mais indique que, selon l'interprétation, elles peuvent
correspondre ou non à la même solution physique.
Cela est incompatible avec la notion de carte d'une variété
topologique (ou différentielle), qui doit être bijective. Ou bien on
admet qu'il existe deux solutions physiques, chacune décrite par
l'une de ces deux coordonnées (dans deux contextes différents), ou
bien il faut considérer que le domaine de validité physique de l'une
au moins des deux coordonnées doit être limité.
• Certes, pour la plupart des astres, cette singularité est trop
proche du centre pour être à l'extérieur (donc elle n'intervient pas
physiquement) :
- pour la Terre :
;
- pour le Soleil :
.
La question peut par contre se poser pour des astres d'extrêmement
grande densité.
Distances radiales
• Avec une description statique, on peut considérer la coordonnée
en termes de distance radiale :
(“longueur” nommée
).
On obtient un résultat régulier pour
:
.
◊ remarque : la constante d'intégration rappelle ici que le choix de
l'équivalence à l'infini avec le modèle newtonien ne fixe pas
totalement la métrique ; on peut entre autres ajouter une constante
arbitraire à la variable radiale.
• On obtient au contraire pour la coordonnée
“classique”
(en admettant une variation non monotone pour pouvoir prolonger) :
;
.
• La solution proposée initialement par Schwarzschild n'était en
fait pas celle à laquelle son nom a été “classiquement” associé. De
nombreuses variantes ont été proposées, à l'époque et par la suite,
mais en cherchant quelles contraintes mathématiques on pourrait
imposer pour éviter les divergences, alors que c'est sur
l'interprétation physique qu'il est souhaitable de chercher.
• Certains, se basant sur les approches comme celle de Lemaître
(associée à une transformation de Lorentz supraluminique), réfutent
le changement de sens de variation de
, jugeant
préférable de considérer que l'origine des valeurs de
correspond au
cas où le périmètre d'un cercle s'annule :
(donc
avec une divergence pour
).
Ceci suppose que la coordonnée isotrope
n'est pas physiquement acceptable au delà (hypothèse non totalement
justifiée car la méthode de Lemaître peut se généraliser pour la
notation isotrope).
• D'autres (par exemple L. S. Abrams) jugent préférable de supposer
que l'origine correspond à une singularité comme pour le potentiel
newtonien, en posant :
(mais n'en donnent pas de justification complète).
Ceci revient à utiliser une métrique “recentrée” :
;
;
;
.
◊ remarque : l'option d'un recentrage a l'avantage de supprimer les
différences d'interprétation entre les diverses variables radiales
envisagées, puisque cela ne concerne que la région au delà de
l'horizon ; cela implique par contre qu'une sphère centrée de rayon
nul a un périmètre non nul.
◊ remarque : on pourrait aussi chercher la métrique directement en
fonction de
, mais dans
ce cas la résolution des équations est “peu évidente”.
Recherche d'une interprétation physique
• On peut se demander ce qu'on obtient si on fait subir le même
genre de supplice à la coordonnée radiale du plan dans un espace
plat.
On peut partir d'une métrique :
(où la coordonnée radiale est notée
par analogie
avec ce qui précède, puisqu'il s'agit effectivement de la distance à
l'origine).
En appliquant (par exemple) un changement de notation :
, avec une constante
,
on obtient inversement :
et par ailleurs :
.
Ceci correspond à une métrique divergeant “artificiellement”
pour
:
.
En particulier, un point matériel en mouvement rectiligne uniforme
vers l'origine, étudié avec coordonnée
, semblerait
“rebondir” sur la limite
(
). La
principale conclusion est que, même s'il y a en principe “invariance
relativiste”, on ne peut tout de même pas utiliser sans précaution
n'importe quelles coordonnées (l'interprétation de
isotrope n'est pas évidente).
📖 exercices n° I, II, III et IV.
Représentation géométrique de la courbure spatiale
• Il peut être utile de représenter graphiquement la courbure
spatiale (statique) associée à la métrique de Schwarzschild.
L'invariance par rotation permet de se limiter à schématiser un plan
correspondant à
pour
.
On peut obtenir une représentation géométrique de la courbure d'un
plan de cet espace en décrivant une surface dans
euclidien
dont la métrique induite soit celle de Schwarzschild. D'après les
symétries, il suffit alors d'utiliser des coordonnées cylindriques
avec une équation
.
La distance radiale euclidienne est :
; on
souhaite qu'elle corresponde à :
avec
(en coordonnées “classiques”). On obtient ainsi :
.
• Pour
ceci donne :
où
est une
constante (arbitraire) permettant au besoin de raccorder
à la
surface de l'astre. Cette équation correspond à une portion de
“paraboloïde” de révolution (selon un axe parallèle à sa directrice
et non son axe de symétrie).
Avec l'interprétation “classique”, la représentation cesse d'être
valable pour
puisque la variable
n'est plus du
genre espace.
Avec l'interprétation déduite des coordonnées “isotropes”, on peut
procéder simplement, à partir du calcul précédent, en
considérant
à
nouveau croissant quand
décroît. La représentation s'obtient en raccordant deux côtés
du paraboloïde, ce qui donnerait un “double espace” relié par une
sorte de “trou de ver”.
La seconde partie peut être théoriquement prolongée à l'infini, mais
aucun phénomène physique ne semble pouvoir causer un tel espace. Un
raccordement de
à la
surface de l'astre créant le champ (nécessitant une étude de
l'intérieur de ce dernier) doit alors se faire dans la partie
“inversée”.
◊ remarque : un tracé en fonction de
“isotrope” aurait peu d'intérêt puisque, pour permettre une réelle
visualisation, les cercles sur la surface représentée doivent avoir
un périmètre
,
ce qui caractérise la variable
“classique”.
Voisinage de la singularité
Chute libre radiale
• En notations “isotropes”, la métrique limitée au mouvement radial
peut s'écrire :
. On en déduit les équations du mouvement géodésique pour une
particule massive :
;
.
• En posant
, on obtient :
. Mais pour un point initialement immobile :
;
;
;
.
Le résultat de l'autre équation est obtenu plus simplement en
reportant l'expression de
dans la
métrique :
, donc :
et
finalement : .
• La durée locale est :
; la distance est :
; la vitesse est par conséquent :
.
On constate que la vitesse de chute tend vers
quand
. Si on envisage alors que le point continue son mouvement au
delà de cette limite, on constate que
s'annule puis redevient positif : sous l'effet de ce qui
devrait être l'attraction de l'astre, la vitesse diminue !
◊ remarque : si on suppose qu'on peut utiliser un modèle limite
d'astre “ponctuel”, une interprétation physique plausible serait
d'admettre que le point matériel soit passé de l'autre côté de
l'astre : l'origine ne correspondrait pas à
mais à
et, lors de l'étude du voisinage de l'astre, les coordonnées
devraient être “recentrées” (comme le propose L. S. Abrams).
◊ remarque : en mécanique quantique il n'existe pas de masse
ponctuelle ; les particules “nues” ont une masse nulle et
n'acquièrent leur masse que par interactions (avec le boson de
Higgs).
• L'étude complète nécessite toutefois un raccordement avec la
métrique intérieure (ne serait-ce que pour savoir si un passage à la
limite justifie l'utilisation d'un modèle d'astre “ponctuel”).
On peut tout de même préciser ici que, pour l'interprétation
“isotrope”, un éventuel astre avec une telle singularité extérieure
serait forcément instable : la matière en surface subirait un champ
vers l'extérieur et serait expulsée.
• Mais d'autre part cela peut causer, de part et d'autre de
l'horizon, des oscillations verticales de particules de période
finie en temps propre, mais semblant infinie à tout observateur
fixe. Sauf en s'échappant dans des univers parallèles, une particule
oscillant pourrait donc croiser à chaque période un même observateur
extérieur fixe situé au sommet de sa trajectoire.
Or, un tel observateur verrait chaque passage durer de
à
, donc ne pourrait voir une succession de croisements
qu'en voyant autant de clones de la particule oscillant. Or, les
différents clones ainsi visibles pourraient interagir entre eux...
Sauf à imaginer un astre très instable, durant trop peu pour
permettre de telles oscillations, ce modèle semble contradictoire.
◊ remarque : avec les notations “classiques” mais l'hypothèse
“isotrope”, il faut ne pas prolonger aux valeurs
(en pointillés), mais avec
dans la zone intérieure (en tirets).
📖 exercices n° V, VI, VII et VIII.
Orbites circulaires
• Avec l'interprétation “isotrope”, si les particules matérielles
peuvent avoir des orbites circulaires stables pour
à l'extérieur de l'horizon, elles peuvent aussi en avoir
de même pour
de l'autre côté (intérieur ?) de l'horizon.
◊ remarque : il faut toutefois considérer que le raccordement de la
métrique avec celle à l'intérieur de l'astre créant le champ limite
probablement grandement cette possibilité.
• Il peut en principe aussi y avoir un disque d'accrétion de chaque
côté de l'horizon, avec oscillation de particules entre les deux.
📖 exercice n° IX.
Interprétation “classique”
Prolongement au delà de l'horizon
• D'un autre point de vue, dans la mesure où la méthode de Lemaître
en donne une éventuelle justification, il est utile d'étudier aussi
le prolongement de la coordonnée “classique” pour
.
Contrairement à ce qui est souvent affirmé, malgré une divergence au
niveau de l'horizon, les notations correspondantes peuvent donner
une représentation complète des trajectoires. Cela à tel point que,
pour étudier des mouvements avec les représentations de Lemaître ou
de Kruskal/Szekezres (abordées ultérieurement), il est souvent plus
pratique de faire les calculs avec ces notations “classiques”, puis
de traduire dans celles souhaitées.
• On peut ainsi étudier le mouvement d'une particule en chute libre
verticale, à partir de l'infini avec une vitesse initiale (limite)
nulle.
La vitesse de chute peut s'écrire :
; ce qui correspond à :
.
En prenant
comme unité
et avec la variable
, ceci peut s'écrire :
;
l'intégration donne :
.
Étant donné qu'il y a divergence pour
(
),
les constantes de part et d'autre ne peuvent pas être raccordées par
continuité ; on les choisit généralement égales.
• Ceci pose toutefois problème : l'intégration dans
(au lieu de
), donne
:
.
Ainsi, pour
, la constante d'intégration est décalée de
et la variable
est
complexe.
Ceci n'interdit en rien d'omettre la partie imaginaire, qui ne
modifie pas
, mais
cela met en évidence qu'une même valeur de
n'a pas
la même signification de part et d'autre de l'horizon (ce qu'on sait
déjà par ailleurs, puisque pour
la variable
est du
genre espace).
• Le calcul pour un mouvement radial quelconque est plus compliqué.
Pour une chute verticale à partir d'une position
,
avec une vitesse initiale nulle, on obtient (en notations réduites)
en omettant la partie imaginaire :
.
Il intervient de même une constante imaginaire si on tient compte
dans
du
comportement de
: pour une limite infinie de son argument, la fonction
se comporte comme un logarithme, incluant un terme
.
◊ remarque : l'étude pour un photon donne une terme imaginaire
analogue ; cela doit faire réfléchir sur la validité du prolongement
au delà de l'horizon (le prolongement “isotrope” n'est pas le seul à
poser problème).
• De façon générale, on constate que les trajectoires peuvent tout
aussi bien sortir de la région
qu'elles peuvent y entrer.
📖 exercices n° X et XI.
Croisements anormaux au delà de l'horizon
• Le tracé de trajectoires de particules en chute libre verticale,
avec une altitude maximale en
, met
en évidence que deux telles trajectoires peuvent se croiser en un
point
(l'une en descente croisant l'autre en montée, dont la
trajectoire s'obtient en changeant par symétrie le sens de
).
Or, dans ce cas, elles se croisent une autre fois en un point
.
Ce qui pose problème, c'est que la particule en descente fait en
premier le croisement extérieur, alors que celle en montée fait en
premier le croisement intérieur.
Ce genre d'interversion temporelle apparente se produit souvent en
relativité quand on considère deux événements séparés par un
intervalle du genre espace. Or, le temps propre de chaque particule
est un bon paramètre de temps le long de sa trajectoire : pour
chacune des deux particules, l'intervalle est du genre temps.
◊ remarque : il faut considérer (par exemple) le temps propre,
puisque la variable
n'est
plus du genre temps pour
.
• Cette difficulté peut sembler liée à la forme particulière des
trajectoires au niveau des divergences ; une étude (ultérieure) plus
approfondie montre qu'il n'en est rien.
Le problème provient de l'apparente invariance temporelle des
notations de Schwarzschild (ou de Lemaître) : la métrique au delà de
l'horizon semble pouvoir correspondre à la fois à un “trou blanc” et
un “trou noir”, or c'est physiquement contradictoire de supposer que
c'est les deux en même temps. Cela implique qu'il ne peut exister ni
trou blanc ni trou noir “permanent”.
Les notations de Kruskal-Szekeres ou de Novikov montrent qu'on est
amené à privilégier un instant particulier (qu'on peut choisir comme
origine du temps) où le trou blanc termine son expansion et commence
une contraction en trou noir : les trajectoires peuvent sortir du
trou blanc dans le passé (et uniquement) ; elles peuvent entrer dans
le trou noir dans le futur (et uniquement).
Anomalie fondamentale de la singularité centrale
• Dans l'interprétation “classique”, il est considéré que
l'effondrement d'un astre en trou noir aboutit à une annihilation de
toute la matière en une singularité centrale, pour
.
Mettant à part l'absence de loi physique qui justifierait une telle
“annihilation” (on ne connait que celle décrivant l'interaction
matière/antimatière), on suppose alors que c'est la singularité qui
est ensuite la cause du champ gravitationnel environnant. Ceci
implique que ce point mathématique soit doté de propriétés
physiques.
Or, cette singularité, pourtant située au delà de l'horizon, est a
priori immobile par rapport au repérage de Schwarzschild ; cela
semble fondamentalement contradictoire avec les conclusions de
l'étude de la métrique (à cause du repérage inadapté dans cette
région, tout “point matériel” doit nécessairement y avoir un
mouvement supraluminique).
À ce niveau, on peut encore se dire que la contradiction n'est
qu'apparente, due à l'inadaptation des coordonnées utilisées
(comment y définir une “vitesse” de façon non ambigüe ?) ; la suite
montre que non.
• De façon générale, il apparaît que l'interprétation “classique”
pose autant de problèmes que l'interprétation “isotrope”.